• Morgane Urli

Sauveuse de planète, une vocation à l'épreuve de la réalité


« Quand je serai grande, je sauverai la planète. » À 6 ans, ma place dans la vie, c’était une évidence : sauveuse de planète ! Emballé, c’est pesé ! En grandissant, j’ai vite réalisé que sauver la planète à moi toute seule, c’était peut-être un petit peu trop ambitieux. Accessoirement, j’ai aussi compris que notre bonne vieille Terre n’avait pas besoin de moi. Par contre, je pouvais peut-être faire quelque chose avant que l’humanité ne compromette toutes ses chances de vivre sur une planète hospitalière[1]. Comment matérialiser ce quelque chose ? J’étais émerveillée par tout un tas de choses, mais ce qui me fascinait le plus était le fonctionnement des différents écosystèmes et plus particulièrement celui de la forêt. À mes yeux, le monde des adultes avec sa société, l’économie, le droit, avait l’air bien plus complexe que mes arbres. Cependant, je réalisais bien que le problème impliquait de nombreux domaines de la société. Alors je me suis décidée, plus tard : mon métier consisterait à m’asseoir autour d’une table avec des chercheurs en écologie, mais aussi des économistes, des juristes et différents corps de métiers pour aboutir à une solution concrète. Mon rôle à moi serait de faire le lien entre eux, être sûre que toutes ces personnes se comprennent bien. Ma seule interrogation : l’existence d’un tel métier. La réponse de mes parents à cette question ? Non, ce métier n’existe peut-être pas encore, mais qu’est-ce qui t’empêche de le créer ? Aujourd’hui encore, ce projet guide mes choix de vie.

Puis est arrivée l’adolescence, cette période sympathique synonyme de rébellion permanente ! Autant vous dire que je ne trouvais pas du tout ma place dans ce monde d’ado : phénomène de groupe et zéro acceptation de la différence quelle qu’elle soit. Le seul truc trop cool : écouter à fond « Jeune et con » et « Sauver cette étoile » de Saez. En 2002, j’ai 16 ans et je trouve le monde des adultes qui s’approche à grands pas non plus seulement compliqué et incohérent, mais d’une bêtise et d’une cruauté incroyables. Ce n’est plus « Jeune et con » que j’écoute à fond mais « Fils de France »[2]. Heureusement, j’ai le temps de lire. Mon père (je pense que c’est lui) me met entre les mains un livre sur la théorie Gaïa de James Lovelock que je dévore ainsi que tous les autres livres liés à cette théorie. James Lovelock est physicien. Il travaillait à la NASA et sa mission était de découvrir s’il y avait de la vie sur Mars. Pour commencer, il s’est dit que ça serait bien d’étudier une planète possédant la vie pour pouvoir la reconnaitre si elle est présente sur Mars. Vous en connaissez beaucoup, vous, des planètes sur lesquelles la vie s’est développée ? Il se met donc à étudier la vie sur Terre comme s’il était un observateur non terrien. De l’espace, comment peut-on détecter que la Terre abrite la vie ? Sa conclusion : l’atmosphère de la Terre est en déséquilibre chimique. Ce déséquilibre n’est possible que par la présence de la vie. Autant vous dire que j’ai plongé dans ce livre et d’autres ont suivi. Émerveillement total. Ça parle d’écologie, de chimie, de géologie. Bref, je voulais étudier tout ça quand je serai adulte.

À 18 ans, ma mère trouve le master de mes rêves[3]. Je vais étudier le fonctionnement et la modélisation des écosystèmes terrestres. Je retrouve certaines des notions que j’ai lues dans les livres de Lovelock dans le descriptif de ce master. Dans ma tête, tout est clair. Après mon baccalauréat, je fais une classe préparatoire aux grandes écoles appelée Biologie-Chimie, Physique, Sciences de la Terre pour avoir encore beaucoup de mathématiques, de physiques et de chimie en même temps que des sciences de la vie et de la terre. Pour modéliser, il faut être bon en maths et Lovelock était chimiste à la base. Ensuite, je ferai mon master. C’est clair, net et précis et bizarre pour beaucoup de personnes. Mais pour moi, c’était normal qu’une jeune fille de 18 ans planifie ses études jusqu’à Bac+5[4]. C’était comme ça et pas autrement. J’ai donc fait tout ça dans l’ordre, classe préparatoire, licence et master non sans hauts et bas. Et puis, en master, je fais mon premier stage de recherche en laboratoire, et là, c’est la révélation. Je suis à ma place ! J’avais déjà entendu parler de doctorat et de recherche, je savais que j’étais dans la bonne voie pour faire un métier en rapport avec l’écologie, alors pourquoi pas de la recherche. Faisons un doctorat. Je vais pouvoir passer toute ma journée à étudier les forêts et les arbres.

Jeune adulte, dans la vingtaine, je l’ai appris à mes dépens, le sentiment de se sentir à sa place fluctue. L’enthousiasme en prend un coup lorsque la nouveauté du terrain et des expérimentations a disparu. Je découvre les côtés besogneux de la recherche : les analyses statistiques qui n’en finissent plus, les articles scientifiques à lire et à écrire, les expérimentations longues nécessitant une présence presque constante. En vrai, toutes ces étapes de la recherche sont excitantes. Elles le sont quand vous avez du recul. En milieu et fin de thèse, je n’en avais plus. Perfectionniste, je veux faire tout parfaitement. Si j’ai ressenti un jour le fait d’être à ma place, c’est que je dois y être. Si je veux être à une table et coordonner des discussions entre experts de toutes disciplines, je dois être légitime. Pour être légitime, je dois obtenir mon doctorat et non de justesse, haut la main. Avec ce diplôme, je pourrais à nouveau trouver ma place. Vous savez ce que j’ai trouvé à la place ? Un burn-out, pas énorme, mais quand même. Je crois que j’ai passé un mois de vacances à jouer à Tétris non-stop chez mes parents. Les deux mois suivants, je n’ai pas été capable de travailler plus de 2-3 heures par jour de manière efficace. Aujourd’hui, je ne regrette rien, c’était un très bon apprentissage de ce qu’il ne faut surtout pas faire : de laisser sa passion et son perfectionnisme transformer son métier en sacerdoce ou mission à remplir. Heureusement, certains moments d’excitation comme la découverte d’un résultat super cool après des mois d’analyses statistiques m’ont redonné la conviction que j’étais sur la bonne voie. J’ai réalisé que la recherche n’est pas quelque chose de linéaire. Vous pouvez bloquer sur un problème plusieurs mois ou faire un pas de géant sur trois projets dans la même journée. Mes journées, encore aujourd’hui, peuvent être répétitives, mais je ne sais jamais à quoi m’attendre lorsque je me lève le matin : une bonne ou une mauvaise surprise, une nouvelle rencontre… Et ça, c’est excitant !

Après mon doctorat, j’ai eu besoin de tourner une page et de prendre le large. C’était parfait puisqu’il est coutume d’effectuer un post-doctorat à l’étranger après son doctorat. Quand j’ai vu une annonce pour étudier les érables à sucre à Sherbrooke dans le Sud du Québec, j’ai sauté sur cette occasion rêvée et ça a marché ! Est-ce que j’étais de nouveau à ma place ? C’est impossible à dire. Je découvrais une nouvelle culture et une façon un peu différente de travailler de la mienne. Les trois premiers mois ont été euphoriques, tout était nouveau et j’ai été très bien accueillie. Surtout vous n’avez pas le temps de réfléchir : vous devez vous trouver un logement, faire de nombreuses démarches administratives, trouver une nouvelle routine et vous mettre tout de suite dans le bain d’un nouveau travail. Six mois plus tard, la phase « Tout est beau, tout est nouveau, tout est super » disparait et le côté besogneux du travail réapparait et je me sens seule. Sentiment que tout expatrié connait, je pense. À nouveau, je me demande si je suis à ma place. Est-ce que ça vaut le coup ? La réponse : oui pour être à ma place plus tard. À ce rythme, dans quelques années, je pourrais être professeur d’université. En tant que professeur d’université, j’aurais une parole légitime. Bref, je reproduis plus ou moins les mêmes erreurs que lors de mon doctorat. Je transforme ma passion en mission à accomplir. Je stresse toujours autant en réalisant que où que ce soit, ce milieu est très compétitif. Et comme beaucoup de jeunes chercheurs, je ressens le syndrome de l’imposteur. Je ne veux tellement pas décevoir la petite fille de 6 ans qui me répète qu’à mon âge, j’aurais déjà dû sauver la planète et ni celle de 12 ans qui trouve que je ne suis pas assise assez souvent autour d’une table avec des spécialistes de tous les domaines. Mais depuis la thèse, j’ai tout de même appris à relativiser un peu plus et surtout je prends tout de même confiance en moi. De plus, durant cette période, je réalise que j’ai trouvé l’endroit où je veux vivre : au Québec.

Aujourd’hui au début de la trentaine, j’ai trouvé un post-doctorat sur un sujet un peu plus appliqué. J’ai toujours voulu étudier la forêt sous tous ses aspects. Jusqu’à présent, j’ai étudié la réponse des forêts face aux changements climatiques, je veux comprendre maintenant les problématiques d’aménagement de la forêt : comment produire du bois tout en conservant la biodiversité ? Je découvre à cette occasion le monde de la recherche gouvernementale comparée à la recherche universitaire. Les deux mondes se ressemblent, se côtoient, mais possèdent leurs différences. Cela m’ouvre d’autres perspectives. Depuis un an, je commence à retrouver petit à petit du temps de cerveau libre[5] et trouve le temps de lire sur d’autres sujets que mon domaine de recherche. J’ai peu osé parler de Lovelock à des collègues avant, car j’ai vite compris que sa théorie était controversée. De plus, j’ai continué à le lire et je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il raconte. Et puis il y a un an, je suis tombée dans une librairie sur ce livre de Bruno Latour « Face à Gaïa ». Il explique pourquoi la théorie Gaïa est controversée. Je ne rentrerai pas dans le détail ici. J’ai mis du temps à le lire, c’est de la sociologie, je ne peux pas dire que j’ai tout compris. Mais je me suis accrochée et j’ai bien fait ! Dans le dernier ou antépénultième[6] chapitre, il recrée au théâtre les négociations sur le climat de la COP21 avec ses étudiants. Les étudiants représentent et donnent une voix non seulement aux pays, mais également aux sols, aux océans, aux forêts et à d’autres écosystèmes. Je trouve l’idée géniale. La petite fille de 12 ans en moi me glisse dans l’oreille que représentant de la forêt à la future COP, ça le ferait bien ! Il faut que je lui explique que pour l’instant, ce n’est que le sujet d’une expérimentation théâtrale. Depuis cette année, je découvre également le monde associatif en tant que membre du Conseil d’administration de l’Acfas. Je suis assise autour d’une table à discuter avec des personnes de tous horizons qui ont tous le même but, promouvoir la culture scientifique et renforcer les liens entre science et société. Je peux vous dire que je connais une petite fille qui jubile ! À 31 ans, je comprends que la légitimité je l’ai déjà acquise depuis longtemps. Il n’y a pas besoin d’être professeur d’université pour s’exprimer sur un sujet que l’on maîtrise. Il n’y a pas besoin non plus de transformer sa passion en sacerdoce pour faire avancer les choses, bien au contraire. J’aspire aujourd’hui à plus de sérénité et je reste ouverte pour saisir toutes les occasions que la vie apporte. Dans dix ans, je serais peut-être professeure d’université, chercheure gouvernementale, ou je travaillerais dans le privé ou pour une association. Qui sait ?

Ma place de chercheure, de citoyenne et de femme n’est pas figée, elle est ce que j’en fais ! Elle évolue au gré de mes lectures, de discussions, de l’actualité et de ma vie tout simplement. Mais elle se doit toujours de suivre l’émerveillement de mon moi-enfant, la révolte de mon moi-adolescent, la volonté de mon moi-jeune adulte et ma recherche de sérénité de mon moi trentenaire.

Cette dernière année a été très riche en évènements dans ma vie tant personnelle que professionnelle. Dans le désordre, il y a eu l’élection de Trump puis celle de Macron avec le FN au second tour. Je n’ai jamais eu autant de projets de recherche à gérer en même temps, mais je ne sais pas sur quoi je travaillerai dans un an. J’ai rencontré mon compagnon de route. La marche pour la science a été organisée en réponse à la soi-disant existence des faits alternatifs. Je siège au conseil d’administration de l’Association francophone pour le savoir depuis cette année. Ma grand-mère, une dame avec une force de caractère incroyable, est partie la semaine dernière à 96 ans rejoindre mon grand-père et ses parents après s’être assurée que tout allait bien pour ses deux filles et ses quatre petits enfants. Une page se tourne dans ma vie. Avant de la laisser complètement se tourner et d’ouvrir un nouveau chapitre, j’ai eu besoin de mettre mes pensées par écrit et de les partager pour montrer l’être humain derrière le chercheur. Elles n’engagent que moi, expriment des émotions que j’ai ressenties durant mon parcours et sont liées à mon vécu et à ma personnalité.

[1] Ma blague préférée ado :

La Terre rencontre une autre planète qui s'exclame « tu n'as pas l'air d'aller fort, dis-moi ? » Et la Terre d'acquiescer. « Oui, je me sens vraiment patraque. J'ai la température qui monte, le pouls économique qui s'emballe et qui cale, le teint grisâtre... Le docteur dit que j'ai attrapé l'Humanité ». « Ah c'est ça ? Ne t'inquiète pas, je l'ai eue. C'est très désagréable, mais ça disparaît tout seul »

Je découvre en faisant des recherches pour ce billet qu’elle est d’Hubert Reeves. Ca ne m’étonne pas. Plus grande, je voudrais être Hubert Reeves, la barbe en moins.

[2] « Fils de France » est une chanson écrite par Saez lors du 2ème tour de l’élection présidentielle de 2002 opposant Jacques Chirac à Jean-Marie Le Pen.

[3] Oui, j’ai des parents géniaux !

[4] Jusqu’au master, l’équivalent de la maîtrise au Québec

[5] A penser au travail tout le temps et à trop se mettre la pression, vous passez votre temps libre à regarder des imbécilités à la télévision ou sur YouTube car votre cerveau n’accepte plus d’autres nourritures après une journée de travail ou pendant les congés

[6] il fallait que je place ce mot quelque part


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© 2020 by Morgane Urli.

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