• Morgane Urli

JdB 24-30. 17 Un scientifique sait-il écrire autre chose que des équations ?


Les films nous renvoient souvent l’image du chercheur dans son laboratoire concoctant des mixtures fumantes dans un tube à essai, en forêt le nez collé sur sa loupe observant des insectes au pied d’un arbre ou écrivant des équations complexes sur un tableau noir. J’effectue ces tâches* qui relèvent de l’expérimentation et de l’analyse, mais elles n’occupent qu’environ la moitié de mon temps.

Que fais-je donc le reste du temps ? Je lis et j’écris des documents divers et variés**. En effet, tout travail de recherche commence par de la lecture. Vous ne pouvez pas démarrer un projet sans connaître les recherches réalisées précédemment, sans apprendre de nouvelles techniques de mesure, de nouvelles théories, de nouvelles méthodes statistiques ou sans rafraichir vos notions de base sur un sujet. Ensuite, après l’expérimentation et l’analyse, arrive le moment où c’est à vous d’écrire sur vos recherches, sur les nouvelles techniques de mesure ou de statistique que vous avez employées dans votre étude. La recherche ne consiste pas seulement à faire des expériences, mais à découvrir celle des autres et à partager les résultats de vos recherches. Chercher dans son coin sans prendre connaissance de ce que font les autres n’est pas viable, sauf si vous voulez réinventer la roue !

Je pense que beaucoup d’étudiants ne s’attendaient pas à lire et écrire autant en embrassant la carrière de chercheur, moi la première. Ces tâches en rebutent certains, d’autres s’en réjouissent. De mon côté, j’ai un rapport ambivalent avec ces tâches.

J’ai toujours aimé lire et écrire. La lecture permet de découvrir de nouveaux mondes, qu’ils soient constitués de fiction ou de connaissance. L’écriture me permet de créer mon propre monde vivant dans de nombreux carnets et réunissant mes pensées, mes notes de lecture en tout genre, des citations... Écrire signifie aussi coucher sur le papier de nouvelles connaissances qui même si elles paraissent insignifiantes sur le moment constituent ma petite pierre à l’édifice du savoir et vivront plus longtemps que moi. Ce dernier point est à mon sens vrai pour tout type d’écriture et d’autant plus vrai pour celle des articles scientifiques.

Mais aimer lire et écrire ne signifie pas que ce sont des tâches faciles, surtout quand vous devez les réaliser à un moment précis dans le cadre de votre travail. Écrire demande beaucoup de concentration. Écrire vous oblige à avoir les idées claires, à maîtriser les notions scientifiques que vous abordez, mais aussi les principes de base de votre langue. Il faut savoir exprimer clairement un raisonnement logique, développer un argumentaire ou encore s’exprimer dans différents niveaux de langages selon le lectorat et le document concerné, le tout si possible en faisant le moins de fautes d’orthographe et de grammaire. Pour écrire, il faut aussi se souvenir de toutes les informations lues et retrouver leurs sources. Chacun a sa technique. De mon côté, je me fais des fiches de lecture. Où ai-je appris toutes ces compétences ? En cours de français ! C’est justement un professeur de français au collège qui m’a le plus marqué au cours de ma scolarité, M. Della Valle. Vous en connaissais beaucoup, vous, des professeurs qui vous apprennnent le discours argumentatif avec un texte vantant les mérites de la chaussure ramasse-crotte ? J’ai aussi le souvenir d’avoir plancher*** sur une planche de Rubrique-à-Brac présentant Newton, le célèbre personnage de Gotlib, se prenant case après case une pomme sur la tête sous le regard amusé de la coccinelle, cette dernière brisant constamment le quatrième mur. Je me souviens qu’un jour, il m’avait dit que ma rédaction était plutôt bien, mais que le titre manquait d’originalité. Eh bien, ça n’a pas changé ! Je trouve toujours l’élaboration du titre d’un article scientifique compliquée ! Il faut que le titre soit explicite avec un peu d’originalité si possible, mais pas trop. Je déteste les titres qui sont originaux, voire humoristiques, mais qui ne me donnent aucun indice sur le contenu d’un article. Je scanne une cinquantaine de titres d’articles par jour. Je veux savoir rapidement de quoi ça parle ! Bref, tout ça pour vous dire que la rédaction de documents scientifiques demande un jonglage constant entre votre savoir scientifique et rédactionnel pour rendre votre message le plus clair possible

Je vous recommande la lecture de ce billet de blog "Gotlib, le gentil persifleur à l'humour grinçant de la société française" où j'ai trouvé cette planche. Source : http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-123852396.html

Pour compliquer encore un peu les choses, l’anglais est la langue dominante des sciences et non le français comme ça a pu l’être dans certains domaines scientifiques par le passé. Écrire dans une langue différente de votre langue natale est complexe. Le syndrome de la page blanche pointe son nez plus rapidement. Face à la page blanche, je maudis le fait de devoir écrire en anglais plutôt que dans ma langue. Avec le recul, je réalise que je progresse avec l’expérience, mais également que travailler dans une langue qui n’est pas la mienne avec des spécificités différentes permet de voir les choses sous un autre angle et par exemple de prendre le raisonnement à l’envers. Dans mon cas, l’anglais m’oblige à être beaucoup plus concise. J’aime digresser. Je ne m’en prive pas dans ce blog. Mais un article scientifique n’est pas le lieu pour la digression. Il faut aller « straight to the point ». L’anglais permet moins naturellement la digression que la langue française. Et... comme je ne maîtrise pas aussi bien la langue de Shakespeare que celle de Molière, ne pas digresser est moins risqué ! Le film Premier Contact ou l’Arrivée (selon de quel côté de l’Atlantique vous vous situez) m’a fasciné, car il retranscrit bien comment un autre langage peut changer votre perception.

"There is no linear time" Source : https://github.com/WolframResearch/Arrival-Movie-Live-Coding/tree/master/ScriptLogoJpegs

En parlant de digression, je profite de cet billet pour évoquer quelque chose qui m’a toujours chiffonnée. Durant les études, en tout cas surtout en France, on vous met très vite dans des cases. Si vous montrez des aptitudes en maths, en physique-chimie et en biologie, vous êtes scientifique. Si les maths vous rebutent et que vous aimez lire et aimez l’histoire, vous êtes littéraire. Comme si on ne pouvait pas aimer les maths et la littérature en même temps, ou la biologie et l’histoire ? Bien sûr, nous avons tous nos domaines de prédilection, mais je déteste cette distinction à outrance entre littéraire et scientifique, sous-entendant parfois que la science n’est pas faite pour les littéraires et inversement les matières littéraires pour les scientifiques. Je regrette, par exemple, ne pas avoir eu plus de cours de philosophie au lycée et je ne comprends pas ne pas en avoir eu lors de mon cursus universitaire (même si j’ai pu suivre quelques cours optionnels [!] d’histoire des sciences !) Faire de la science sans réfléchir à ce que l’on fait me paraît aberrant. Je travaille avec des êtres vivants**** et je n’ai jamais eu un seul cours d’éthique ou de philosophie sur le fait de travailler sur des organismes vivants.

Et vous, comment appréhendez-vous vos sessions de rédaction d’articles ? Et que pensez-vous de cette opposition systématique entre compétences scientifiques et littéraires ?

*De manière moins caricaturale bien sûr. Je réalise des expérimentations ou collecte des données d’observations sur le terrain, j’analyse des échantillons en laboratoire et j’écris parfois des équations sur mon carnet pour réaliser des analyses statistiques.

**Comme vous le voyez dans mon journal twitteresque, rien que ces dernières semaines, j’ai lu :

  • un livre de méthodologie sur la rédaction de documents scientifiques : The scientist's guide to writing de Stephen B. Heard. Je le conseille à tout scientifique en herbe ou confirmé

  • un début de chapitre sur les sols forestiers

  • une petite dizaine d’articles scientifiques dont au moins 4 dans le détail, car ils forment les articles fondateurs des projets de recherche sur lesquels je travaille actuellement

  • un certain nombre de billets de blogs et d’articles de journaux en rapport avec la recherche

  • un nombre incalculable de titres d’articles scientifiques, de courriels [oui, ça compte, car ça prend du temps !]

Durant ce même laps de temps, j’ai également écrit :

  • une candidature à un poste

  • un résumé de recherche pour pouvoir présenter une affiche

  • un rapport final pour un financeur

  • de la révision d’un article scientifique

  • une carte heuristique pour réaliser une tempête de cerveau [brainstorming mais tellement plus poétique en québécois] pour une proposition de recherche

  • des notes de réunions

  • ce billet de blog

  • une bonne centaine de courriels si ce n’est plus

Le mois prochain, je voudrais avancer dans l’écriture :

  • de certaines parties [matériels et méthodes et résultats] d’une note technique

  • du plan d’un ou deux articles scientifiques

  • d’une affiche

  • de résumés de deux projets de recherche

  • d’une proposition de recherche

*** elle était trop facile !

**** je travaille avec des arbres d’accord, non avec des animaux. Les arbres restent néanmoins des êtres vivants.


© 2020 by Morgane Urli.

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